29 juin 2009

Cet obscur objet du désir

Je suis récemment tombé sur la citation d’un sociologue anglais, Michael Bull, qui a dit au sujet de la musique et de l’iPod « The aesthetic has left the object –the record sleeve– and now the aesthetic is in the artifact, the iPod, not the music ».

Quand j’étais plus jeune qu’aujourd’hui, nous achetions des disques Vinyl, des trentroitours. Le trentroitours était un véritable objet, grand comme un petit tableau, ostensible, manipulable. C’est pourquoi on lui a donné le nom un peu solennel d’Album. Plusieurs pochettes d’albums étaient célèbres voire historiques. Certains ne se souvenaient d’un disque que par ce qu’il y avait sur la couverture : on disait « la vache » au lieu de dire Atom heart mother. Parfois, comme pour le White Album des Beatles ou le Metal Box de PIL le design de la pochette donnait son nom à l’album. Il y avait des pochettes avec une fermeture éclair, un pop up, des pages de journaux, un miroir, un raton laveur. C’était l’époque où les maisons de disques impériales avaient compris que la qualité de l’Artwork pouvait parfois compenser la médiocrité de la musique puisque, la pochette était aussi la PLV du disque.  
Et puis il y avait la matière, le carton, ce carton qui s’use comme un jean avec lequel on a traîné partout et qui conserve en lui quelque chose de notre histoire personnelle, de notre expérience unique. Notre exemplaire d’un album n’était pas interchangeable. Notre copie du disque, avec ses craquements, ses craquelures et ses écornures racontait notre vie. On n’achetait pas de la musique on achetait des fétiches. La désirabilité de la musique s’incarnait dans un objet physique. Une part de la valeur de la musique était aussi dans l’objet physique. Un album était le signe extérieur de notre culture, sa matérialité. Car en fait on ne fait pas qu’écouter la musique, la musique s’arbore, la culture s’arbore, l’identité s’arbore. Comme les perles. 

Lorsque le CD est arrivé, l’objet de musique s’est soudain quelconcifié. La pochette qui avait jadis l’impact d’une photo en couverture d’un magazine avait désormais la taille d’un pauvre huitième de page. Le boîtier en plastique anguleux, voire contondant était tout sauf glamoureux. Dans cette coque stérile l’album était préservé de toute usure. Tous les exemplaires d’un CD se ressemblaient, devenaient interchangeables. Avec le CD, la pochette de disque est devenue packaging. Le CD n’était rien d’autre que le conteneur du véritable produit qu’était la musique. Ce n’était plus un objet de désir mais une nécessité logistique. 

Cette étape déglamoursifiante du boitier de CD a très naturellement mené à la musique numérique, au MP3. . Lorsque l’objet n’est qu’emballage on peut facilement se défaire de cet oripeau. La musique s’est désincarnée. Elle n’est plus qu’un souffle qui sort d’un appareil. La « pochette » du disque est réduite à un timbre poste, un repère visuel, un moyen de distinguer un titre dans un cover flow. Cliquez sur l’icône d’Excel pour lancer Excel, cliquez sur l’icône d’Eminem  pour lancer Eminem. La « pochette » de disque est passée du rang de fétiche à celui d’icône, mais, hélas, au sens le plus platement informatique d’icône.

Steve Ballmer, ci-devant patron de Microsoft, a prophétisé, pas plus tard que la semaine dernière, que tout allait devenir numérique. J’ai regardé par deux fois, la déclaration était bien datée de Juin 2009. Je pensais que cette idée était acquise depuis au moins 1999(1) : chacun pense depuis des années que nous vivons dans l’ère du numérique, que c’est là la nouvelle vie moderne, que tout va inéluctablement aller sur les ordinateurs, les téléphones portables et Internet. Tout va se dissoudre dans la grande soupe des bits. 

Et si ce n’était pas vrai ?  Et si cet élan vers la dématérialisation de tout n’était qu’une étape, qu’une illusion, que l’adolescence, forcément excessive de la révolution numérique ?  
Michael Bull dans la citation qui a déclenché cet article dit : ce n’est pas parce que la musique a cessé d’être matérielle que le besoin de fétiche, d’objet ostentatoire de désir a disparu. Cette place a été occupée par l’iPod (et l’iPhone). L’iPod n’est pas seulement le contenant universel de musique, il est la pochette de disque ultime, la Mère de tous les Albums, le fétiche personnel qui a digéré tous les autres. La sortie d’une nouvelle version de l’iPhone est accueillie comme jadis la sortie du nouvel album d’une méga rock star, avec des queues délirantes devant les magasins. 

Soudain on redécouvre que les gens veulent encore posséder des choses dès lors qu’elles sont désirables. Ils sont même prêts à les payer avec du vrai argent. Et il y a au moins une entreprise qui gagne de l’argent en vendant des atomes, c’est Apple en face de si nombreuses entreprises qui en perdent en vendant des bits. Mais tout le monde est malgré tout sur les rangs pour produire des bits, parce que c'est moderne. 

Nous sommes tous allés, la fleur au fusil (et moi le premier depuis 25 ans) vers le tout numérique, la virtualisation et la mise en réseau. Tout devait devenir accessible, il ne devait plus y avoir de frottement dans la circulation des biens, des contenus et des services; les coûts marginaux de production et de transport de l’information devenaient quasi nuls (sauf quand il fallait passer par un Opérateur Mobile). Tout ça était tellement facile. Tellement facile que l’ère du numérique est devenue l’ère du pléthorique. La promesse du numérique c’est que vous allez pouvoir d’un légendaire clic de souris mettre tout ce que vous voulez en ligne, la mauvaise nouvelle c’est que vous allez être un milliard à pouvoir le faire aussi. Alors, the next thing you know, tout finit par être volatil, éphémère, immédiatement remplaçable, sans valeur, parce que supplanté dans notre attention par mille autres tentations. 

Nous arrivons à la fin des années 2000. Il est peut-être temps de se reposer la question de la matérialité et de la valeur. La question de la rareté, du désirable, de l’un-tant-soit-peu durable, du non volatil. Alors même que la musique n’a jamais été aussi accessible, de manière gratuite ou payante, l’affluence aux concerts devient de plus en plus importante. Pourquoi ? Parce qu’un concert est un moment unique, inoubliable. Qu’il porte en lui quelque chose de non reproductible, de limité, d’exclusif, de mémorable. 

Laissons donc Steve Ballmer, en retard d’une guerre, numériser le monde et occupons nous de le re-matérialiser. Il y a beaucoup à apprendre en allant à contre courant de tout ce que le Numérique a apporté. C’est notamment l’objectif de l’Internet des Objets tel que je l’entends. En devenant eux-mêmes directement connectés au réseau, les objets n’abdiqueront plus leur valeur. Ils n’auront plus à l’apporter en offrande au ventre infiniment glouton des iPhones et des Googles en échange de 15 secondes d’Attention. Après l’Accessibilité et le Social, les maitres mots de la nouvelle évolution seront la Désirabilité, l’Expérience, le Non Reproductible, le Sens, en gros : la Valeur. 

Les nouveaux révolutionnaires seront somme toute des réactionnaires. 

(1) Il est étonnant que le grand patron de Microsoft n’ait pas lu le livre écrit il y a une dizaine d’années par son prédécesseur, Bill Gates (ça s’appelait en français en Route vers le Futur ou un truc comme ça) et qui disait déjà que tout serait numérique et tout et tout (et quand je dis "et tout et tout" je pèse mes mots). 

28 septembre 2008

Il vaut mieux être perdu dans un endroit qu’on connaît bien

Vous allez encore penser que je n’ai rien compris à l’histoire mais je pense ça :

Je trouve que les services de géopositionnement sur mobile et la publicité géolocalisée c’est génial.
Le scénario est super simple : tu es quelque part dans la rue. Soudain, tu as envie de sushis. Mais, tu ne sais pas où il y a des sushis autour de toi. Alors tu sors ton téléphone, tu lances Googlemap, tu lui demandes où tu es et où il y a des marchands de sushis aux alentours. Googlemap, se connecte en utilisant ton forfait data, te met des verrues rouges sur la carte pour dire où on peut manger des sushis à la ronde et hop tu vas chez le premier venu parce qu’il est pas loin et tu manges de délicieux sushis et c’est super. Google touche peut-être 0,04 cts de la part du restaurant, le marchand de sushis touche ses 50 Euros, le serveur prend 5 euros de pourboire et toi tu n’as plus faim. C’est assez sain.

Sauf que dans la vraie vie ça ne se passe pas comme ça, en tout cas pour moi.

Dans la vraie vie, quand je suis en France, je cherche rarement les choses. J’habite à Paris et j’y suis très rarement perdu. Je sais où on trouve des sushis, je connais des gens qui peuvent m’en indiquer d’autres et tout et tout. Non, il se trouve qu’on a une fâcheuse propension à être plutôt perdu quand on est à l’étranger. Le scenario du sushi ci-dessus je l’ai vécu. Je l’ai vécu plusieurs fois (et encore pas plus tard qu’hier) mais c’était à Berlin, à Copenhague, à New York, à Los Angeles ou Amsterdam. Tout s’est passé exactement comme décrit ci-dessus, sauf que évidement je n’étais pas en France, que j’ai un abonnement chez Orange et que fatalement tout ça était hors forfait data voire carrément en roaming. Par conséquent l’équation économique a été : 0,04 cts (et encore je ne suis pas sur) pour Google qui m’a tiré l’épine du pied, 50-100 Euros pour le restau japonais qui m’a nourri et 7 à 15 euros pour Orange, c'est-à-dire plus que le pourboire du serveur. Je ne sais pourquoi, mais l’idée de laisser un pourboire à M. Lombard pour mon diner me dérange un peu.

Une fois, à New York j’ai essayé de trouver mon chemin vers l’adresse d’un magasin grâce à GoogleMap. Le coût en trafic data facturé par Orange a été proche de 100 Euros. A ce prix là j’aurai pu prendre 4 taxis qui auraient pu m’amener directement là où j’allais.

Pourquoi je dis ça ? D’abord par méchanceté certes et basse acrimonie, mais pas seulement. Je dis ça parce qu’il faut arrêter de considérer benoitement que l’Internet mobile c’est formidable qu’il y a des tas d’applications merveilleuses et de faire comme si le prix des communications n’était pas un problème, n’était pas un frein à la démultiplication des applications et à la généralisation de l’usage.
Pour prendre le seul exemple de la géolocalisation et de la recherche à proximité, le service est réel, mais dans la chaine de valeur le rapport prix/valeur de l’opérateur est exorbitante. Il faut regarder les usages dans les circonstances vraies de la vie et non pas dans des scenarios qui ne sont là que pour illustrer des publicités. Dans la vraie vie, on ne doit utiliser des services mobiles qu’en cas d’extrême nécessité, pour trouver de l’eau lorsqu’on est perdu dans le désert par exemple.

Qui plus est, nous sommes (parait-il) à la veille de l’Internet des Objets, lequel, selon le discours des opérateurs mobiles et des constructeurs de téléphones, ne serait guère qu’un appendice de la téléphonie mobile (1). Si tel est le cas, je pense qu’il est encore plus urgent aujourd’hui de mettre en plat la tarification des opérateurs mobiles, de la ramener au niveau de l’Internet fixe. Les opérateurs mobiles ont la prétention d’être de plus en plus au nœud de tout avec une valeur ajoutée propre qui est médiocre, il serait temps de les ramener à leur juste niveau de prix.

Mais encore une fois, je n’ai peut-être rien compris, c’est peut-être très bien comme ça, peut-être que les opérateurs mobiles sont très gentils, qu’ils ont raison et qu’on doit leur dire merci.

(1)    Après tout à chaque révolution on se réfère forcément à la situation précédente en considérant qu’il s’agit forcément d’une évolution linéaire de ce qui existe déjà. Au milieu des années 90 on parlait des autoroutes de l’information qu’on voyait comme une télé avec 5000 chaines. On avait du mal à se départir du modèle télévisuel. A la place on a eu l’Internet qui a non seulement plus que 5000 chaines, mais qui a même rendu obsolète l’idée même de chaine. Aujourd’hui on raccroche l’Internet des Objets à la téléphonie Mobile parce que les rois actuels du pétrole sont les opérateurs mobiles, comme l’étaient au début des années 90 les grands networks de la télévision.

22 juillet 2007

De l’incidence de l’incompatibilité Java/Firefox 2 sur le prix des vols d’Air France et le Diabète

Petite aventure véritable qui vient de m’arriver et que je ne peux que vous narrer ici.

Je voulais réserver trois billets pour une destination qui n’est pas particulièrement recherchée en ce moment (Beyrouth, allez savoir pourquoi).

Je vais sur AirFrance.fr. Je choisis mes vols, on m’annonce le prix : 1064 Euros par billet. Je complète le formulaire et découvre que je peux choisir mes sièges. Je clique sur le lien, une fenêtre s’ouvre qui essaye de charger quelque chose. Au bout de quelques minutes je comprends que le quelque chose que Firefox essaye de charger ne viendra jamais. Je ferme la fenêtre. Firefox plante.

Je rouvre Firefox, je reviens sur AirFrance.fr, je recommence le processus de réservation qui n’avait pas été sauvegardé. Je refais tout le parcours, et, à nouveau, je ne peux résister à la tentation de vouloir choisir mes sièges dans l’avion car l’expérience prouve que par défaut Air France a la fâcheuse manie de vous placer selon une logique prévue pour séparer systématiquement les gens.

A nouveau une fenêtre s’ouvre, à nouveau Firefox peine à télécharger le truc magique pour choisir ses sièges. A nouveau je ferme. Ca plante. Couic.

Et bien sûr je recommence, parce que je suis bête et buté. Je me dis que, tant pis, je ne choisirai pas mes sièges, que comme d’habitude on négociera dans l’avion pour être décemment assis.

Ouvrir Firefox, aller sur AirFrance.fr, resélectionner les vols et là surprise: le prix du billet n’est plus de 1064 Euros, mais de 1782 Euros.

AirFrance.fr dans la grande sagesse de ses algorithmes d’ajustement de tarifs en temps réel, a considéré que trois tentatives de réservation de billets pour Beyrouth en très peu de temps dénotaient d’une forte demande pour cette destination et a revu automatiquement ses prix à la hausse. Comme le monde est bien fait et en réseau, ce nouveau tarif était répercuté sur tous les autres sites de vente de billets d'avion. 

Alors j’ai attendu que ça se dégonfle. J’ai attendu que l’algorithme se rende compte qu’une recherche de billets n’est pas une vente de billet et qu’un supplément de 3x700 Euros pour un bug n’est pas justifié.

Je me suis reconnecté le lendemain (aujourd’hui) et j’ai refait ma réservation. Comme je m’y attendais les billets étaient revenus à leur prix initial de 1064 Euros. J’ai complété les formulaires en faisant très attention de ne pas cliquer sur l’assignation de sièges et tout a marché très bien.

 

La morale de cette histoire est que : il suffit qu’un imbécile fasse une connerie mineure quelque part pour que ça puisse avoir une incidence sur plein d’autres gens. Il y a peut-être d’autres gens qui ont essayé d’acheter des billets pour Beyrouth hier après midi et qui les ont payé 70% plus cher simplement parce que le service informatique d’AirFrance n’a pas jugé bon de faire un système compatible avec Firefox (un navigateur mineur doivent-ils se dire). Et d’ailleurs pourquoi ont-ils choisi de faire ça en Java plutôt qu’en Flash ? Ca sent bon le service informatique à l’ancienne ça. Comment peut-on imaginer que le prix des billets d’avion puisse être sensible à un bug de browser web ? C’est une assez pathétique et édifiante illustration de l’histoire classique du mouvements des ailes d’un papillon.

Epilogue de cette histoire : après avoir fait ma réservation, j’ai reçu un email d’AirFrance me disant que je pouvais modifier les paramètres de mon vol.

Je suis donc retourné sur AirFrance.fr pour tenter de choisir des sièges. Mais, instruit par l’expérience, j’y suis allé avec Internet Explorer. Après identification, j’ai donc retrouvé les noms des trois personnes qui voyagent avec en face de chacune ses préférences en matière de repas en vol (aucune) ainsi que son siège (aucun assigné). Un bouton propose de modifier ces éléments. J’ai accédé à une page qui me proposait de choisir le type de repas dans un menu déroulant qui comprend : Diabétique, Musulman, Kasher, Végétarien et Enfant. Avec Diabétique comme valeur par défaut et aucune possibilité de dire qu’on ne répond à aucune de ces exigences et qu’on veut juste le médiocre plateau repas standard.

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Juste en dessous du choix des repas je pouvais enfin choisir mes sièges. Ce coup-ci l’application en Java a bien voulu fonctionner puisque j’utilisais le respectable Internet Explorer. Mais valider un siège revient automatiquement à valider un choix de repas. Comme je n’ai pas résisté à l’envie de choisir des sièges nous sommes condamnés à avoir des plateaux repas diabétiques.

Moralité, pour Air France tout le monde est diabétique et personne n’utilise Firefox.

20 juin 2007

Pourquoi la Swatch « Once Again » (GB743) est la mère de toutes les montres

Dans la série  « ces choses qui n’intéressent que moi et pour lesquelles je maintiens ce blog », un article dans lequel les mots Swatch « Once Again » seront répétés plein de fois.(1)

Je porte une Swatch « Once Again » (GB743 dans la nomenclature de Swatch Group). Je porte toujours une Swatch « Once Again ». Ce n’est pas la même tous les jours mais c’est quand même toujours une Swatch « Once Again » parmi les dizaines de Swatch « Once Again » que j’ai.

Pour ceux qui ne connaissent pas, la Swatch « Once Again » c’est çaGb7433
Pourquoi est-ce que je porte une Swatch « Once Again »  ne vous demandez-vous pas ? Voilà les raisons pour lesquelles je voue un attachement religieux à ce truc :

Il est rare dans la vie de tomber sur de véritables étalons platoniques, la Swatch « Once Again » est l’un d’entre eux. La Swatch « Once Again »  est un objet pur. Une forme pure. La plus pure de toutes les montres. Un objet seulement dénotatif et référentiel expurgeant tout parti pris poétique. Un objet obvie. Une espèce de montre zéro à partir de laquelle toutes les autres montres auraient été dérivées. Un standard sur lequel toutes les autres montres brodent. Toutes les montres du monde sont contenues dans la Swatch « Once Again » :

  • Couleurs : La Swatch « Once Again » est noire à fond blanc. Elle n’utilise aucune couleur, reste au niveau le plus élémentaire de la couleur, en ne se permettant aucune nuance. Partant de là, toutes les autres montres sont des variations autour de la non couleur de la Swatch « Once Again », en choisissant d’autres couleurs elles font le choix de l’arbitraire, du relatif, de l’anecdotique et donc du temporel.
  • Matière : La Swatch « Once Again » est faite entièrement en plastique.  On peut considérer que le plastique est une annihilation de la matière, une synthèse de toutes les autres matières. Ainsi, comme pour les couleurs, toutes les autres montres de l’univers dévoient cette « neutralité » du plastique en jouant sur le paradigme des matières : différents métaux, du verre, du cuir, voire des pierres précieuses. Là encore, le particularisme, la roulette gratuite des variations de paradigmes, crée la temporalité et la vanité de l’objet.
  • Taille : La Swatch « Once Again » a la taille la plus communément rencontrée parmi les montres. Elle ne se distingue ni par l’emphase ni par par la litote.
  • Composantes et fonctions : La Swatch «Once Again » a les fonctionnalités absolues d’une montre c'est-à-dire qu’il n’y manque rien et qu’il n’y a rien de superflu :
  • Elle a trois aiguilles, c'est-à-dire qu’elle a une aiguille des secondes, là où certaines autres montres choisissent d’en faire abstraction. (Que veulent-elles dire quand elles suppriment l’aiguille des secondes d’ailleurs ?)
  •  Elle affiche le jour du mois ET de la semaine. Certaines montres n’affichent aucun calendrier ou se limitent au seul jour du mois.
  • Elle est fluorescente et peut se lire dans le noir, là où d’autres montres font l’économie de cet effet.
  • Le cadran affiche le chiffre de toutes les heures (sauf le 3 dont la place est occupée par le calendrier). Beaucoup de montres ont une approche plus elliptique, n’arborant que le 3 6 9 12, voire (ultime snobisme) uniquement un signe au lieu des chiffres. Qui plus est, ces nombres sont écrit dans un caractère clinique de la famille des Helvetica (là où on peut rencontrer, ailleurs, des parti pris de caractères serif, d’italiques ou d’anglaises ampoulée) utilise des nombre arabes (là où d’autres montres par une ridicule préciosité affichent des chiffres romains, comme si les romains, d'abord, ils avaient des montres à leur bracelet !).
  • Nom : Once Again ne veut rien dire. Sinon qu’il s’agit d’une montre de plus. Elle banière donc sa banalitude et sa quidamité absolue. Il ne s’agit pas d’une montre d’exception, mais une simple répétition de tous les motifs universels de la montre.

Confronté à un tel modèle, une forme aussi parfaite, l’homme peut-il choisir de porter une autre montre. Comment, en connaissance de cause peut-il assumer que sa montre soit un objet dévoyé, un spécimen aléatoire, une réinterprétation entachée par la vanité de celui qui l’a conçue, celui qui l’a vendue, celui qui l’a offerte, celui qui la porte. Je ne cesse de rencontrer des gens qui ne portent pas des Swatch « Once Again ». Mes sentiments à leur égard est mélangé, balançant entre l’admiration (comment arrivent-ils à assumer l’arbitraire de cette singularité ?) et une certaine forme de dégoût.

 

Note complémentaire et historique:

La Swatch « Once Again » a été designée en 1999, ce qui craint un peu pour un modèle platonicien qui par définition précède tous les autres avatars, mais bon, je n'ai jamais prétendu être de bonne foi. On peut confondre la Swatch « Once Again » avec la Swatch Gb703 designée et lancée en 1983, et qui est LA première Swatch (ce qui est mieux pour sa platonisation). On peut aussi confondre la Swatch « Once Again » avec la Swatch Espresso (1997). Cette dernière est en tous points pareille à part le fond du cadran qui est noir.

Mais à plusieurs égards, ni la Swatch Gb703, ni la Swatch Espresso (GB737) ne sont à un niveau aussi sémiologiquement cristallin et platoniquement kasher que la Swatch « Once Again ». 

En effet :

  • La Swatch Gb703, sauf le respect qui est du à son historicité est entaché par  la taille du logo Swatch Quartz qui est beaucoup plus ostensible que dans la Swatch « Once Again » (voir photo). Ce m’as-tu-vuisme sied mal à un référent absolu et neutre. Notons que la suppression complète de la marque dans le fond du cadran n’est pas non plus une solution parce qu’elle mène à cet autre snobisme puritaniste du « no brand ». La marque fait partie de la montre mais elle se doit d’être discrète

Gb703 Onceagain

  • La Swatch Espresso, elle, pèche par son parti pris monocolore, ses prétentions à l’élégance facile des choses toutes noires, voire le douteux de son nom, espresso, qui laisse soupçonner une volonté de métaphore (même si selon toute probabilité le nom a été trouvé après, par des gens qui n'étaient même pas du même service).

.Espresso_2

Il fallait que ces choses là soient dites un jour.

r.


(1) J’ai été tenté d’écrire SOA au lieu de répéter Swatch « Once Again » mais finalement ça manque complètement de charme SOA, et répéter Once Again de manière lancinante est assez shtroumpfant.

16 novembre 2006

Du bon usage de la photographie moderne

Pendant longtemps je n’ai pas aimé la photo. J’ai toujours trouvé non naturel le fait de trimbaler un appareil photo avec soi et de s’arrêter pour prendre des photos. Pour moi les souvenirs s’inscrivent dans la mémoire et n’ont pas besoin d’être fixées.

Mais voilà, récemment je me suis acheté un appareil photo numérique (oui moi aussi j’ai désormais un appareil photo numérique). Du coup je me suis replongé dans cette question qui m’a toujours taraudé : pourquoi fait-on des photos ? quand faut-il faire des photos ? qu’est-ce qui mérite d’être photographié ? Est-ce qu’une photo est là pour décharger notre esprit d’un souvenir, nous permettre de stocker à l’extérieur de nos têtes des choses que nous avons vues ? Qu’est-ce qui mérite d’être photographié lorsqu’un appareil numérique au ventre illimité peut indéfiniment brouter le monde ?
 

L’autre jour, en gare de Rennes j'ai pensé ça : j’étais à Rennes, c’était un vendredi après midi de novembre, tout était à la fois très banal et familier, une gare SNCF, et en même temps exceptionnel puisque je n’étais jamais allé à Rennes auparavant et que je ne prends somme toutes pas le train tous les jours etc. Que resterait-il plus tard de ce moment de ma vie, de ce vendredi après midi quelconque où je me suis trouvé en gare de Rennes ? Probablement rien. Alors j’ai sorti mon appareil photo et j’ai photographié ça, des bouts insignifiants d’une gare insignifiante en ce jour insignifiant. Je n’ai pas essayé de rendre la photo jolie, d’attendre que quelque chose se passe, de guetter l’instant magique ; juste conserver ce qu’à un moment donné j’ai vu.

Ainsi est née ma première série des NIM : les Non-Inoubliables Moments. Depuis, j’essaye d’élaborer une définition exacte du concept de NIM. Voici où j’en suis de ma réflexion:

  • Un NIM est un moment qui ne laissera probablement, spontanément, aucune empreinte dans notre mémoire.
  • Nous avons toujours tendance à faire des photos des moments mémorables. Or les moments mémorables dès lors qu’ils le sont vraiment, s’accrochent spontanément à notre mémoire et n’ont pas besoin d’être embaumés, recadrés et réduits dans une photo.
  •  En photographiant ces Non-Inoubliables Moments, on les rend mémorables, on en conserve un écho, voire on les mythifie. Les NIM sont des vrais moments de notre vie et nous n’allons pas décharner nos vies au point de n’en conserver que des images de vacances et d’anniversaires.

Qu’est-ce qu’un Non-Inoubliable Moment :

  •  Un NIM est un moment c'est-à-dire qu’il doit pouvoir être circonscrit dans le temps et dans l’espace. Par exemple rouler en voiture n’est pas un NIM parce que c’est une succession de moments. Etre arrêté à un embouteillage peut être un NIM. (à moins de faire des NIM vidéo, mais je n’ai pas de caméra vidéo alors je n’ai pas réfléchi à la question).
  •  Un NIM est un moment banal mais malgré tout exceptionnel. Les choses que nous voyons ou nous faisons tous les jours ne sont pas des NIM. Le NIM est un moment rare.

En guise d’illustration je met dans les album photos ci-contre, quelques unes des photos de NIM qui, je pense, illustrent le mieux le concept. N’hésitez pas à me dire si à votre avis ce sont vraiment des NIM ou pas.

Comment consommer des NIM : faire un slideshow aléatoire de ses photos de NIM comme économiseur d’écran de son PC, avec une cadence rapide et sans effets de transition. On raconte souvent qu’au moment de mourir on voit défiler toute sa vie en accéléré devant ses yeux. Avec ce slideshow de NIM vous recréez pratiquement la même chose sans avoir besoin de mourir.

29 juillet 2006

Lectures de vacances

Expériences de cet été:

Lunar Park de Bret Easton Ellis
publié par Robert Laffont (Collection Pavillons) - 20 € - imprimé par Firmin-Didot (groupe CPI)

Lorsqu'on laisse le livre en plein soleil (peu importe d'où) la colle de la reliure sèche et les pages se détachent complètement, ce qui est particulièrement désagréable quand on lit dans un endroit où (par ailleurs) il y a du vent et/ou qu'on lit dans un transat sans accoudoir, obligeant à adopter une position très inconfortable (et fatigante pour le bras gauche) pour lire.

Breaking the Spell (Religion as a Natural Phenomenon) de Daniel Dennett
publié par Viking Penguin - 25,95$ - Printed in the United States of America (imprimeur anonyme)

Laissé en plein soleil (peu importe d'où), par près de 40 degré, le livre reste intègre, d'une admirable tenue et parfaitement solide. Quelle que soit la position du lecteur, l'ouvrage sait prendre élégamment sa place sans obliger à des contorsions qui deviennent vite nauséeuses.

Par conséquent, si je devais vous recommander (tardivement) une lecture d'été, c'est sans hésitation que je vous encourage a préférer Daniel Dennett à Bret Easton Ellis.

Où ailleurs que sur son blog peut-on dire des choses aussi minuscules et importantes ?

Personal Networks

  • Dsc00055
    Voici des photos que j'ai prise à Beyrouth (Liban), plus précisément dans le quartier arménien (Bourj Hammoud). Pendant la guerre du Liban, tous les services publics faisant défaut, les libanais se sont mis à développer leurs propres infrastructures. Les rues sont toutes traversées par des câbles qui vont d'immeuble en immeuble. Ces câbles transportent (plus ou moins légalement): de l'électricité, des lignes de téléphone d'un immeuble à l'autre, des réseaux de télévision offerts par le Video Club du coin. Ces réseaux sont particulièrement fournis dans le quartier arménien où tout le monde est souvent à portée de câble d'un cousin. Ces images préfigurent pour moi ce que seraient des Personal Networks, c'est à dire la possibilité offerte à tout un chacun de créer son propre réseau pour se connecter à des membres de sa communauté. Nous sommes passés des ordinateurs centralisés à des ordinateurs personnels, nous tenons pour naturel d'avoir le pouvoir de traiter des données comme nous l'entendons sur nos PC. Les nouvelles technologies de réseau (le Wi-Fi pour ne pas le nommer) sont l'équivalent pour les réseaux de ce qu'ont été les PC dans les années 70-80. Le Wi-Fi peut remplacer les câbles qui ont été tendus dans le quartier arménien et rendre moins laide et fastidieuse l'interconnexion des gens. Imaginez les rues que j'ai photographiées avec plein de réseaux qui les strient mais de manière invisible. Imaginez surtout que toutes les rues de toutes les villes deviennent comme les rues du quartier arménien de Beyrouth, sans qu'on ait forcément besoin d'une guerre pour y arriver. r.

NIM: Les Non-Inoubliables Moments

Extension de la portée des bombes

  • Dsc013781
    Juillet 2006. Les bombes pleuvent sur le Liban mais peut-être pas seulement. Toutes ces paraboles dressées sur les toits de maisons au Maroc, sont elles négligeables ?

A tribute to every fucking tree of Death Vlei

  • Dsc08309
    Ces arbres sont morts il y a plus de 5000 ans, debout au milieu de nulle part dans le désert de Namibie. Ce sont les ancêtres de tous les arbres morts du monde. On peut même dire que le plus vieux des arbres vivants n'arrive pas à la cheville de ces arbres morts. Un arbre mort vit donc plus longtemps qu'un arbre vivant. Quelle belle leçon de courage. Nous nous devions donc de féliciter chacun d'entre eux. Solennellement.